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Victor HugoOdes et Ballades

La Chauve-souris
La Chauve-souris



Oui, je te reconnais, je t'ai vu dans mes songes,
Triste oiseau ! mais sur moi vainement tu prolonges
Les cercles inégaux de ton vol ténébreux ;
Des spectres réveillés porte ailleurs les messages ;
Va, pour craindre tes noirs présages,
Je ne suis point coupable et ne suis point heureux.


Attends qu'enfin la vierge, à mon sort asservie,
Que le ciel comme un ange envoya dans ma vie,
De ma longue espérance ait couronné l'orgueil ;
Alors tu reviendras, troublant la douce fête,
Joyeuse, déployer tes ailes sur ma tête,
Ainsi que deux voiles de deuil.


Sœur du hibou funèbre et de l'orfraie avide,
Mêlant le houx lugubre au nénuphar livide,
Les filles de Satan t'invoquent sans remords ;
Fuis l'abri qui me cache et l'air que je respire ;
De ton ongle hideux ne touche pas ma lyre,
De peur de réveiller des morts !


La nuit, quand les démons dansent sous le ciel sombre,
Tu suis le chœur magique en tournoyant dans l'ombre.
L'hymne infernal t'invite au conseil malfaisant.
Fuis ! car un doux parfum sort de ces fleurs nouvelles ;
Fuis, il faut à tes mornes ailes
L'air du tombeau natal et la vapeur du sang.


Qui t'amène vers moi ? Viens-tu de ces collines
Où la lune s'enfuit sur de blanches ruines ?
Son front est, comme toi, sombre dans sa pâleur.
Tes yeux dans leur route incertaine
Ont donc suivi les feux de ma lampe lointaine ?
Attiré par la gloire, ainsi vient le malheur ?


Sors-tu de quelque tour qu'habite le Vertige,
Nain bizarre et cruel, qui sur les monts voltige,
Prête aux feux du marais leur errante rougeur,
Rit dans l'air, des grands pins courbe en criant les cimes,
Et chaque soir, rôdant sur le bord des abîmes,
Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur ?


En vain autour de moi ton vol qui se promène
Sème une odeur de tombe et de poussière humaine ;
Ton aspect m'importune et ne peut m'effrayer.
Fuis donc, fuis, ou demain je livre aux yeux profanes
Ton corps sombre et velu, tes ailes diaphanes,
Dont le pâtre conteur orne son noir foyer.


Des enfants se joueront de ta dent furieuse ;
Une vierge viendra, tremblante et curieuse
De son rire craintif t'effrayer à grand bruit ;
Et le jour te verra, dans le ciel exilée,
A mille oiseaux joyeux mêlée,
D'un vol aveugle et lourd chercher en vain la nuit !


    • avril 1822

Notes et référencesModifier

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