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Voici un texte tiré d'un livre de 1872, peu après les événements. Il faut pardonner le ton haineux envers les allemands de l'époque et ne voir là qu'un témoignage des horreurs de cette guerre. On comprend mieux, à la lecture de ce texte, l'élan des français, 44 ans plus tard, pour partir à la guerre. Une rancune tenace persistait d'une génération à l'autre...


Histoire-de-la-guerre-de-1870-1871

De tous les maux que la France a dû supporter dans cette malheureuse année, le plus terrible est incontestablement d'avoir eu affaire à des ennemis sans foi,sans loi, sans générosité. La manière dont les Prussiens se sont conduits en France est faite pour les déshonorer à jamais. Non-seulement ils pillaient,ils volaient, ils violaient, mais ils mettaient le feu à des villages entiers, et se plaisaient à détruire les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. La ruine, la dévastation, la solitude marquaient partout leur passage, et les malheureux paysans des départements de l'Est se souviendront longtemps d'eux. En France, d'ailleurs, personne ne l'oubliera ; une haine nationale vivace survivra à tous ces événements pour ces immondes Allemands qui ont agi non en hommes civilisés, mais en sauvages et en brigands, et qui auraient été condamnés aux galères s'ils avaient fait dans leur pays la centième partie de ce qu'ils se sont permis en France.

Pour donner une idée de leur manière d'agir, voici ce qu'ils ont fait à Dreux ; le récit est fait par un pasteur protestant :

« Le samedi 8 octobre, trente-deux uhlans se présentèrent à Dreux, annonçant l'arrivée d'un corps d'armée pour lequel il fallait préparer de la nourriture et des logements.

« Le maire répliqua qu'il prendrait les mesures nécessaires au moment de l'arrivée des troupes. Il pria les uhlans de se retirer, en leur disant qu'il ne répondait de rien s'ils pénétraient dans la ville.

« En se retirant, ceux-ci demandèrent à Cherisy, charmant village situé sur la route de Paris, une contribution d'avoine et de bestiaux, qu'ils ne purent emmener avec eux, grâce aux francs-tireurs de Dreux qui les poursuivaient activement. Le lendemain, dimanche 9 octobre, un détachement plus considérable retourna au village pour réclamer le montant de la réquisition de la veille.

« On lui en donna livraison; mais, au moment où il s'éloignait avec son butin, le détachement fut attaqué par les mômes francs-tireurs, qui lui tuèrent quatre hommes, firent sept prisonniers, et l'obligèrent à abandonner sa proie.

« Cet échec décida du sort de Cherisy. Le corps auquel appartenait le détachement était cantonné en partie à Houdan et en partie à Goussainville, Un officier logé dans ce village déclara à son hôte, non sans beaucoup d'émotion, qu'il avait l'ordre de brûler Cherisy. En effet, le lundi 10 octobre, un corps considérable marcha sur le village de trois points différents. Un détachement de dragons de la reine formait la droite, deux escadrons de uhlans la gauche, et un bataillon d'infanterie le centre. Les uhlans se massèrent à un kilomètre environ de ma maison et restèrent près d'une heure immobiles.

« Alors ils s'élancèrent au galop comme des furieux dans la direction de Cherisy. Un des uhlans arriva sur moi, le pistolet à la main, en criant : « Gardes mobiles! gardes mobiles ! » « Je lui fis signe qu'il n'y en avait point dans le village.

« Les uhlans se conduisirent en vrais démons, frappant ceux qui ne pouvaient s'écarter assez vite sur leur passage, brandissant leurs sabres, poussant des cris effrayants.

« J'avais sous les yeux une scène de la vie sauvage, comme celles dépeintes par Livingstone ou Baker.

« L'infanterie prit place sur une hauteur d'où elle commandait le village. L'artillerie tirait dans toutes les directions pour faire évacuer le village, puis, lorsque l'officier qui commandait jugea que les habitants devaient s'être éloignés, il envoya un détachement pour mettre le feu.

« Si Cherisy eût été un village purement agricole, l'accomplissement du crime n'aurait pas été difficile. Il aurait suffi de mettre le feu aux granges et de laisser l'élément destructeur achever son oeuvre.

« Mais, comme la route était bordée de maisons bourgeoises ne renfermant ni foin ni paille, on s'y prit différemment.

« Le cas était prévu; aussi les incendiaires étaient-ils munis d'une composition de pétrole dont ils arrosèrent les meubles, lits, tables, etc., puis ils y mirent le feu.

« Un tel moyen ne pouvait manquer de réussir. Quarante maisons s'enflammèrent aussitôt, une seule ne prit pas feu, celle d'un épicier. Les soldats, ne trouvant dans la boutique que des barils de sel, de soude, de savon et d'autres matières peu inflammables, pénétrèrent dans une chambre du fond et arrosèrent de pétrole un coin de lit et an matelas préparés par le propriétaire pour un soldat blessé, puis ils y mirent le feu ; mais la flamme ne fit que lécher le pétrole sur le bois de lit et brûler une partie du matelas, qui était mouillé.

« Ce bois de lit, ce matelas que j'ai vus, touchés, examinés, sont des preuves irrécusables, évidentes, que l'incendie de ce charmant village était un acte de barbarie et de la cruauté la plus criminelle. Des maisons vastes ont été brûlées sans qu'on se fût inquiété de savoir si elles ne renfermaient pas des personnes que l'âge ou la maladie rendaient incapables de s'enfuir. Une pauvre femme, qui était sur le point de donner le jour à un enfant, n'échappa aux flammes que par miracle.

« Mais ce n'est pas tout. Lorsque les Prussiens virent qu'il leur était impossible d'entrer à Dreux le même jour, ils se replièrent sur Houdan; ils mirent le feu à toutes les maisons isolées qu'ils trouvèrent sur leur route. En arrivant au hameau de Mezengen, ils entrèrent dans la première ferme, magnifique établissement agricole, dont la porte monumentale attire les regards de tous les voyageurs. Le fermier, terrifié par le sort de Cherisy, chercha à s'y soustraire en offrant tout ce qu'il possédait. Les soldats acceptèrent des rafraîchissements, mais n'en témoignèrent pas moins la sinistre intention d'exécuter les ordres barbares qu'ils avaient reçus.

« Lorsque le fermier les vit prendre tranquillement des allumettes sur la cheminée, il les supplia avec des larmes, au nom de sa femme et de ses cinq enfants, de l'épargner. Vaines supplications, pleurs inutiles, ces soldats, sans émotion, sans remords, se dirigèrent vers les granges pleines des produits de plusieurs années de travail et y mirent le feu.

« J'ai vu de ma fenêtre quatre habitations, sur l'espace de trois kilomètres,qui rougissaient le ciel de cette lumière funèbre. C'était une scène qui remplissait le coeur d'une indescriptible tristesse. Vingt-quatre heures plus tard, je me rendis au hameau, dont les maisons n'étaient plus qu'un monceau de cendres. J'entrai dans cette ferme, si prospère naguère, et je vis dans un des bâtiments, situé à gauche, un feu effrayant ; c'étaient les restes des greniers de grains qui. se consumaient lentement.

« Dois-je parler de la conduite des soldats à l'égard des prisonniers ? Ici nous voyons la force brutale s'étaler sans contrainte.

« Dimanche, un jeune homme de cette commune s'en était allé, poussé par la curiosité, dans la direction de Cherisy, pour voir ce qui se passait. Sa jeunesse aurait dû le protéger, car il ne paraît pas avoir plus de quinze ans, bien qu'il en ait dix-huit en réalité. A peine était-il entré dans le village qu'il fut fait prisonnier avec plusieurs autres. Un soldat saisit son bâton et l'en frappa.

« Le malheureux, avec douze compagnons d'infortune, fut alors dirigé sur Houdan, où le détachement tenait garnison. Ils y passèrent la nuit dans la plus épouvantable agonie, car les soldats leur avaient fait entendre qu'ils allaient être mis à mort. Le jour suivant, le lundi, ils furent ramenés par le régiment qui allait attaquer Dreux; on les plaça, avec une cruauté inouïe, derrière les batteries qui canonnaient Cherizy, de manière à être les premiers atteints par les balles des francs-tireurs ou des mobiles.

« Comme on ne leur avait rien donné à manger, ils arrachaient des carottes dans les champs, tout en marchant, pour apaiser leur faim. Enfin les Prussiens se retirèrent, emmenant avec eux leurs prisonniers. L'un des malheureux, qui était garde national, avait des cartouches dans ses poches ; l'ennemi les découvrit, ce fut le signal de la mort de cet infortuné, qui fut aussitôt fusillé. Son corps fut jeté dans un fossé. On ramena les autres prisonniers au bâtiment où ils avaient passé la nuit précédente. On ne leur donna aucune nourriture; ils furent maltraités, brutalisés et menacés du même sort que leur camarade; la nuit ne fut qu'une longue torture.

« Le lendemain matin, on les plaça en ligne comme pour les mener à l'exécution. Après un débat assez vif entre les officiers, onze des prisonniers furent renvoyés. Le douzième était un trompette des sapeurs et des mineurs d'une commune voisine. Il appartenait donc à un corps dont les officiers sont payés par le ministère de la guerre. Son uniforme aurait dû le préserver contre tout danger, depuis le moment où il s'était rendu. Mais, lisant son sort dans les yeux des officiers, il s'échappa et courut se réfugier dans une écurie, où il fut lâchement massacré.

« Le même corps d'armée devait revenir le 11 avec des forces plus considérables pour prendre possession de Dreux et brûler mon village, sous le prétexte qu'un uhlan avait été tué sur le territoire de la commune ; mais, au dernier moment, le commandant reçut l'ordre de se replier sur Versailles.

« Tels sont les faits qui se sont passés près de ma demeure, et dont je garantis la parfaite exactitude. Et maintenant je demande aux hommes de guerre de l'Europe: Les lois de la guerre justifient-elles cette conduite? Est-il permis de transformer des soldats en vils incendiaires et de déshonorer ainsi la profession des armes ?

« Les mobiles et les francs-tireurs qui avaient attaqué les Prussiens n'étaient pas de Cherisy. Pourquoi donc le village a-t-il été brûlé? Etait-ce le but de nos envahisseurs? N'ont-ils pas l'intention de réduire les populations rurales par la terreur, de les mettre dans cette situation où l'homme n'a pas la force de se défendre, afin de les dépouiller complétement de tout ce qu'elles possèdent?

« Les réquisitions des Prussiens sont sans mesure. Ils ne quittent pas un village sans tout emporter.

« La terreur inspirée par les Allemands est telle que de tous côtés on n'entend parler que de suicides, de femmes qui se jettent dans les puits, de vieillards qui se pendent, de familles qui s'asphyxient. Bon nombre d'individus sont devenus fous.

« Quand on pense que cette désolation s'étend à vingt-cinq lieues autour de Paris, sans compter les mille villages de l'est, ravagés, pillés, détruits, on peut juger des malheurs de la France. Combien de temps cela va-t-il durer ?

Auteur inconnu, Histoire de la guerre de 1870-1871, du siége de Paris et de la Commune..., lib. des villes et des campagnes, Paris, 1872, 108 p.

Notes et référencesModifier

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